En 1880, le grand biographe de Bach, Philipp Spitta, écrivait : « Au premier plan des derniers travaux de Bach se placent ses messes en latin. Il en a écrit cinq. » Ce faisant, Spitta place les messes dites luthériennes au même plan que la Messe en Si mineur, chef d’œuvre s’il en est. À cette époque, ces messes brèves étaient depuis longtemps tombées dans l’oubli, en raison de leur genèse : toutes sont des parodies, entièrement constituées de musique précédemment écrite, extraite de cantates en allemand et adaptée au texte latin. Mais pour le cantor de Leipzig, réutilisation ne rime jamais avec moindre qualité : ce recyclage est l’occasion pour Bach d’aller plus loin encore dans l’équilibre architectonique du nouvel ouvrage, et le placement d’un nouveau texte crée des obstacles et des difficultés qui stimulent son génie.
La Messe en La est particulièrement remarquable : la partie centrale du Kyrie est un quatuor contrapunctique dans le style du récitatif dont il n’existe pas d’autre exemplaire comparable. L’enchaînement de parties rapides et de récitatifs dans le gloria est tout aussi étonnant. Suivent trois airs aux caractères variés, dont le troisième ne fait pas appel à la basse continue, effet aussi rare que saisissant. Mais ce qui caractérise avant tout cette messe, c’est sa distribution instrumentale originale : les cordes sont cotoyées par deux flûtes en remplacement des habituels hautbois. Ceci confère à l’ensemble de l’œuvre une tonalité d’une grande douceur et d’un velouté admirable.
La cantate « Erhötes Fleisch und Blut » est un des rares autres exemples caractérisés par cette distribution avec flûtes. Il s’agit d’une œuvre composée pour la fête de Pentecôte de l’année 1724. Cet ouvrage est aussi la parodie d’une œuvre profane composée en l’honneur du prince Leopold d’Anhalt-Coethen, au service duquel Bach se trouva de 1718 jusqu’à son départ pour Leipzig. Là aussi, on retrouve une écriture musicale peu conventionelle chez Bach : un duo amoureux réadapté au texte sacré ainsi qu’un récitatif à deux voix laissent entendre ce que le génie allemand aurait pu composer pour l’opéra ...s’il l’avait souhaité.
Le motet « Komm, Jesu, komm » n’est certes pas une œuvre parodique, mais il nous a paru intéressant de l’intégrer à ce programme, vu sa qualité de composition proche des deux autres ouvrages. L’approche de la Chapelle Rhénane - huit chanteurs solistes y interprétant chacun une voix et intervenant tous à l’occasion d’un air dans le reste de ce concert - donne à la musique de Bach toute la souplesse mais aussi toute la substance dont elle a besoin pour revivre au XXIeme siècle.