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La Passion selon Saint-Matthieu fut créée par Johann Sebastian Bach à l’église Saint-Thomas de Leipzig le 11 avril 1727 ; dans les années qui suivirent, Bach la reprit au moins trois fois, l’améliorant sans relâche. Aujourd’hui, on considère cet oratorio comme le chef-d’œuvre absolu de la musique spirituelle occidentale.
Le jugement et la mort du Christ ont de tout temps passionné les musiciens, sans doute parce que ce drame a une portée universelle ; c’est un récit fondateur, au même titre que les grands mythes grecs : chacun des personnages évoqués est un archétype transposable dans notre monde actuel - celui qui se sacrifie, celui qui trahit, celui qui renie, celui qui juge, etc. Chacun a une personnalité complexe et correspond à un profil psychologique dont la persistance temporelle n’est pas à démontrer. Le génie induit par la musique de Bach consiste à mettre l’universalité de ces personnages en exergue ; elle dépasse le cadre religieux en transcendant le texte biblique, engageant le musicien qui l’interprète à s’impliquer de manière sensible, personnelle et vigoureuse, à sonder en profondeur et avec honnêteté l’âme humaine dans chacune de ses phrases musicales.
L’ouvrage s’organise autour du texte de l’évangile selon Matthieu (chapitres 26 et 27 en intégralité). Ce récit est confié à un ténor accompagné de la seule basse continue. Au fil du drame, les différents personnages interviennent. Les paroles du Christ sont chantées par une voix de baryton et ont la particularité d’être accompagnées par l’ensemble des instruments à cordes, accompagnement qui leur confère une portée, une humanité et une noblesse éloquentes. Enfin, dernier élément du drame qui se joue, le chœur, qui incarne tour à tour les disciples de Jésus, les gardes romains, ou encore la foule des Juifs. Cinq scènes se succèdent : la célébration de la Pâque et le dernier repas – l’arrestation dans le jardin de Gethsémanée – l’interrogatoire chez Caïphe – l’interrogatoire chez Ponce Pilate – la crucifixion – la sépulture.
Mais que serait l’ouvrage s’il se contentait de relater l’histoire, si dramatique soit-elle ? Un autre « niveau » musical vient mettre le drame en réflexion : celui confié aux chorals et aux airs. Les chorals sont des chants d’église préexistants ; ils témoignent de la foi collective, concluant d’ailleurs aussi chacune des cinq scènes de l’histoire. Les airs forment un pendant aux chorals, mais sur le plan individuel : souvent introduits par un arioso qui permet à l’auditeur de se transposer dans le monde de la réflexion, ils peignent l’émotion personnelle ressentie par un humain face aux évènements.
La valeur architectonique de la musique de Bach n’est plus à démontrer : l’enchaînement minutieux des récits, des chorals, des airs, l’alternance des tensions et détentes aboutissant à un climax puis à une détente globale, procurent une incroyable sensation d’unité malgré la durée et la complexité de l’oratorio. C’est de cette composante que découle le phrasé, la manière dont s’organisent les différentes phrases musicales à l’intérieur d’un mouvement. De la même manière, du phrasé dépend souvent l’articulation des différents motifs à la base de la phrase musicale.
Bach a composé la Passion selon Saint-Matthieu pour deux chœurs, deux orchestres, mais aussi deux quatuors de solistes vocaux. L’œuvre s’organise en deux parties distinctes. La première s’ouvre sur un chœur d’introduction monumental sur un rythme de danse lente, et se referme sur un choral concertant. Dans ces deux piliers, les effectifs déjà larges sont encore complétés par l’intervention d’un choral de soprano confié à un chœur d’enfants. La seconde partie s’organise de manière rigoureusement symétrique, son centre étant constitué par le bouleversant air de soprano « Aus Liebe will mein Heiland sterben » (par amour, mon sauveur veut mourir) ; pour cet air, Bach choisit d’abandonner le fondement de toute musique composée à l’époque baroque, la basse continue, comme pour signifier à quel point l’amour qui mène au sacrifice de soi est chose singulière.